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dimanche, juin 02, 2013

Talar Chahinian - Repositionner la diaspora et le rôle de son intellectuel

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Collectif VAN vous invite à lire la traduction de Georges Festa d'un article en anglais de Talar Chahinian publié sur le site Critics’ Forum, mise en ligne sur le site Armenian Trends - Mes Arménies le 26 mai 2013.
Armenian Trends - Mes Arménies

dimanche 26 mai 2013

© Denis Donikian
Un homme seul – à lui-même tous les hommes – promène aveugle son vertige
huile sur toile, 100 x 81 cm, 2002 (série Les Autoportraits)
www.denisdonikian.com


Repositionner la diaspora et le rôle de son intellectuel

par Talar Chahinian

Critics’ Forum, mai 2013


Depuis quelques décennies, le terme de « diaspora » s’est rapidement propagé et développé, jusqu’à revêtir des sens multiples, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des disciplines universitaires. Au point que cette prolifération de sens, configurée comme la dispersion du terme dans un espace sémantique et conceptuel, a été interprétée comme une « diaspora de la diaspora. » (1) En réponse à la popularité discursive croissante du concept, Khatchig Tölölian, fondateur et éditeur de Diaspora : A Journal of Transnational Studies, tout en anticipant une diffusion du site essentiellement dans le monde universitaire, avertissait que « diaspora » « risque de devenir une catégorie confusément vaste, censée inclure tous les phénomènes adjacents auxquels elle est liée, mais dont elle diffère en réalité selon des modalités qui lui sont constitutives, qui en fait rendent possible une définition viable de la diaspora. » (2)

A mesure que le terme de « diaspora » vise à inclure des états d’existence multidirectionnels (diasporas figuratives, diasporas intérieures, diasporas post-nationalistes), la diaspora arménienne, souvent citée aux côtés des diasporas juive et grecque, comme étant la plus proche de la définition classique du terme (3), a subi des mutations radicales qui lui sont propres.

Ces vingt dernières années, dans le sillage de l’indépendance de la république d’Arménie par rapport à l’ancienne Union Soviétique, le paysage arménien global a changé radicalement, appelant notre attention vers des définitions et des discours devenus obsolètes dans leur manière de décrire l’expérience diasporique arménienne. S’efforçant d’œuvrer à de nouveaux cadres d’analyse, de compréhension et d’approche du concept de diaspora dans ses rapports avec le contexte arménien de l’après-1991, la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.) des Etats-Unis Ouest, avec le parrainage conjoint de l’Institut d’Etudes Arméniennes de l’Université de Californie du Sud (U.S.C.), l’Armenian Cultural Foundation (A.C.F.) des Etats-Unis Ouest et l’Armenian Review, ont organisé un colloque universitaire international qui s’est tenu le 27 avril 2013 au Davidson Hall de l’U.S.C.

Ce colloque, intitulé « Independence and Beyond : In Search of a New Armenian Diaspora Post-1991 » [Par delà l’indépendance : à la recherche d’une nouvelle diaspora arménienne de l’après 1991], a pris l’indépendance de 1991 comme point de départ pour se demander pourquoi et comment l’arrière-plan d’un Etat-nation complique notre conceptualisation de longue date de la diaspora arménienne.

En jetant un simple regard rétrospectif sur le siècle dernier, nous observons que la trajectoire du concept de diaspora a évolué dans deux directions contradictoires, au sein du contexte arménien. D’une part, diaspora a évolué de ses débuts pluralistes vers une terminologie plus concrète et spécifique. Par exemple, ce qui renvoyait autrefois, durant la période de dispersion de l’après-génocide, aux terkahayoutioun/Turco-Arméniens, tserouadzoutioun/dispersion, kaghoutahayoutioun/Arméniens de la communauté, kaghtahayoutioun/Arméniens immigrés, et ardasahmani hayoutioun/Arméniens de l’étranger, s’est solidifié en spurk/diaspora, à mesure que les institutions communautaires forment et commencent à cultiver un réseau transnational et un méta-discours corrélé. Or, ces dernières décennies, les populations diasporiques arméniennes de l’après-génocide, autrefois uniformes, ont évolué vers des profils davantage pluralistes, tandis que de nouvelles diasporas se sont formées, du fait de vagues d’immigration originaires du Moyen-Orient, de l’espace arménien ex-soviétique, de l’actuelle république de Russie ou des pays occidentaux.

Si cette transition de « diaspora » à « diasporas » marque un changement dans le sens opposé dans l’évolution du discours de la diaspora, elle se retrouve souvent non remise en question ou non problématisée. Dans notre situation actuelle, la présence d’un Etat arménien est au centre de ces mutations oppositionnelles, inhérentes à notre vision de la diaspora, laquelle présence crée un point de litige au regard d’une conceptualisation transnationale de l’arménité, qu’elle se manifeste à travers le langage, la culture, la politique ou l’identité.

Ce colloque du 27 avril a tenté d’examiner ce point de litige au sein de nos formulations de la diaspora arménienne, lors de quatre tables rondes thématiques, dont deux consacrées à des présentations papier traditionnelles et deux autres consistant en des débats modérés autour d’un thème cadre.

La première table ronde, « Revoir le discours du retour, » modérée par Houri Berberian (Université d’Etat de Californie, Long Beach), a débattu des effets de l’indépendance sur le mythe du retour, que la diaspora de l’après-génocide a entretenu via son méta-discours. Les interventions de Sossie Kasbarian (Université de Lancaster, R.-U.), Viken Yacoubian (Université Woodbury, Burbank, Californie) et la mienne (Université d’Etat de Californie, Long Beach) ont étudié la réunion nécessaire de la langue et de la culture arméniennes orientales et occidentales dans le processus du retour dans une patrie qui ne célèbre que celle orientale. Comme la patrie, réelle ou imaginée, occupe une place centrale dans le mythe du retour, la république obère la puissance du mythe. Le concept de retour est alors réinventé soit par ce que Kasbarian nomme les « passagers », visitant l’Arménie pour des projets de construction nationale, ou bien comme une impossibilité, faisant ainsi de la diaspora un état plus permanent que temporaire.

La seconde table ronde, « Discours culturels, subjectivité et langage dans une diaspora en évolution, » présidée par Anahid Keshishian (U.C.L.A.), a posé la culture comme seule définition mesurable de l’appartenance nationale. Les communications d’Hagop Gulludjian (U.C.L.A.), Marc Nichanian (Université Sabanci, Istanbul, Turquie) et du Père Lévon Zekiyan, de l’université Ca’ Foscari (Venise) (lecture par Myrna Douzjian) exigeaient toutes apparemment un changement de priorités de la part des institutions de la diaspora. En fin de compte, ces trois interventions soutenaient que, pour assurer sa survie, en particulier comme seul lieu accessible en arménien occidental, l’existence de la diaspora doit compléter, ou même substituer, le domaine du « politique » par celui du « culturel. »

La troisième table ronde « Espaces et politique en ligne d’échange informationnel, » entreprit d’étudier de quelle manière la sphère en ligne suscite des convergences ou des ruptures entre l’espace national et celui de la diaspora. Le débat était conduit par Hayg Ochagan, professeur et directeur du programme d’art et d’études sur les médias au sein du département de Communication à Wayne State University (Détroit, Michigan). Les participants représentaient des sources clé d’information et d’analyse, basées aux Etats-Unis : Ara Khachatourian, d’Asbarez, Nanore Barsoumian de The Armenian Weekly, Liana Aghajanian de Ianyan Magazine, et Asbed Bedrossian de Groong. Leurs échanges ont révélé que, contrairement au rôle immense de structuration communautaire qu’ont joué traditionnellement les journaux dans la diaspora, dans les publications en ligne de la diaspora anglophone, un public plus large, global, prescrit la production. En tant que tel, le contenu est centré sur l’Arménie, reflétant l’intérêt d’un lectorat global. Le contenu local, sur lequel les identités diasporiques sont bâties, et collectif des communautés locales, lequel compose la perception transnationale de l’appartenance, ne marque plus le terrain en termes de représentation, de sources ou de public.

La quatrième table ronde, « (Re)Définir la diaspora et le nationalisme, » suscita un vif débat sur un moment de crise de la diaspora, entre les quatre participants : Asbed Kotchikian (Université Bentley, South Waltham, Massachusetts), Razmik Panossian (directeur du département des communautés arméniennes à la Fondation Calouste Gulbenkian), Stephan Astourian (Université de Californie, Berkeley), et Simon Payaslian (Université de Boston). Le modérateur, Khatchig Tölölyan (Université Wesleyan, Middletown, Connecticut), lança le débat en opposant les notions de peuple arménien dispersé au plan transnational et les idées sur l’Etat-nation arménien, et en invitant les orateurs à prendre en compte les questions de centralité et de marginalité. Les quatre participants ont plaidé pour un modèle transnational de peuple arménien, se composant de multiples centres ou nœuds en réseau, plutôt que de communautés entretenant un rapport hiérarchique avec la république d’Arménie. Quant aux perspectives d’avenir, le débat souligna l’importance de reconnaître le visage changeant des communautés traditionnelles de la diaspora, ainsi que l’émergence de nouvelles, en particulier en Russie. Comme dans d’autres tables rondes, la question de cultiver à nouveau l’arménien occidental, langue d’exil, émergea comme ultime frontière et ultime défi déterminant pour la diaspora de l’après-génocide, qui ne peut plus s’identifier comme telle, en particulier hors du Moyen-Orient.

Le processus consistant à repenser les formulations diasporiques et à revisiter les cadres existants dans notre approche du concept de diaspora, abordé lors de ce colloque du 27 avril, attira l’attention sur la nécessité de revitaliser la capacité d’agir des communautés et des institutions de la diaspora, en particulier face à un gouvernement arménien dont les institutions ne parviennent pas à développer ou à promouvoir une relation horizontale avec les communautés de la diaspora au sens large, et la culture arménienne occidentale, en particulier. Via ce processus d’analyse émergea un besoin parallèle de revitaliser l’espace de l’intellectuel au sein de l’imaginaire culturel et politique de la diaspora. En fin de compte, seul un regard distancié, l’exigence d’une critique productive peuvent nous faire progresser.                

[Docteur en littérature comparée de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), Talar Chahinian enseigne au département de littérature mondiale comparée à l’Université d’Etat de Californie, à Long Beach. Contact : comments@criticsforum.org. Les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à la version électronique de nouveaux articles, aller sur www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un collectif créé afin de débattre de questions liées à l’art et à la culture arménienne en diaspora.]

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Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1368463037.pdf
Traduction : © Georges Festa – 05.2013.
Avec l’aimable autorisation d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.

http://armeniantrends.blogspot.com/2013/05/talar-chahinian-repositioning-diaspora.html